RETOUR PRESSE

 

L’ATELIER 1988

Dominique Paul COLONNA

 
Les Comportementeurs

Une heure du matin : lassés des cafés d’architectes pleins de zombis, pas assez de trésorerie pour aller aux Bains‑Douches et voilà que l’envie vous prend d’acheter de l’art. Une seule adresse : le Dix 10 Muséum. Présentez votre carte à l’entrée du loft et le conservateur du Musée vous accueille. Les visiteurs du clandé, l’œil allumé, éructent sur l’art tandis que vous achetez une toile 30 F pour cravater un verre de vodka. Au bureau guichet‑bar‑cocktail, une jeune TUC vend les souvenirs de Paris et les objets peints sur du carton entre 50 et 200 F. Sur un vieux fauteuil Voltaire badigeonne en vert, entre les caisses et les détritus, la nuit s’achève. Au matin, dix toiles « Verre à Vodka » sous le bras, vous avez la douce impression d’avoir participé à une oeuvre d’art.

Roma Napoli et J.J. Dow Jones ont ouvert le Musée comme finalité commerciale d’un circuit markéto-créatif : ce qu’ils peignent à toute vitesse sert de prétexte à démonter le circuit commercial de l’art, sa P.L.V., ses principes de vente. Il est vrai que, de Maeght à Orsay, on vend aujourd’hui avec fierté les cartes postales et les posters, mais en échange, on n’a même pas droit à un verre de vodka.

Roma et J.J. (prononcez dji‑dji) ont créé une petite affaire familiale d’envergure internationale (ils exposent en même temps à Paris et New‑York). Elle peint, il vend ou vice‑versa. Le résultat fait sursauter les critiques d’art et les blasés, on leur reproche de ne pas innover, de reprendre les ficelles de la figuration libre car le non averti s’attache immédiatement au produit fini et l’observe comme une oeuvre d’art. Dix 10 agissent plutôt en comportementalistes tenanciers d’art et ils créent aussi bien en rassurant les nuitards du quartier Bastille qu’en accrochant leur épicerie‑peinture au mur. Ils bétonnent ainsi un réseau d’amis en tenant salon le plus souvent possible. Cet esprit de médiatisation dont la presse se régale à grand renfort d’anecdotes traduit le basculement de l’art vers des formes plus communicatives, vers une sphère de convivialité et de contact.

Le plus touchant chez eux, c’est l’absence de provocation gratuite, même quand ils créent les fausses lithos de Buren ou les installations de Beuys. Leur art se vit au quotidien, et avec 10 balles, on peut s’acheter une toile en jouant à celui qui achète un Beuys.

Quand Roma et J.J. affirment que l’oeuvre d’art est un produit, ils entendent par là deux choses : d’abord qu’elle ne peut à présent être appréhendée que comme le lapsus d’une régression, ce qui rend sa pertinence aléatoire car dès lors elle se réduit à une pétition de principe. Au mieux, elle participe de l’accumulation de postulats (la citation prétexte). Ensuite ils envisagent son état « mobilier ». Là ils déclarent simplement qu’en tant que telle l’œuvre d’art ne se différencie pas de valeurs comme le blé ou l’or. Rien en effet ne l’en dissocie, si ce n’est le babillage du commentaire qui n’en finit plus de s’essouffler à vouloir la justifier. La sempiternelle légitimation que réclame à grands cris le miracle de la multiplication des petits pains est son seul salut, et l’on trouve encore quelques molles échines pour tenter par quelques ritournelles de se faire offrir des minerves en papier doré.

Les DIX 10 forts de leurs constats scandent allègrement : dans quelque sens que soit retournée l’œuvre d’art, celle‑ci ne peut être somme toute qu’un produit.

Le groupe prenant au pied de la lettre le résultat de son analyse, décide de ne peindre dorénavant que des produits (23.000 à ce jour) représentant des paquets de lessive, des tapis, des coffres‑forts etc… Ainsi l’œuvre d’art n’est plus le réduit d’un lapsus (si ce n’est celui de perdurer dans l’élaboration de sa trajectoire), mais le diffuseur de celui qu’il incarne.

Suivant leur logique sans faiblir les DIX 10 lors des expositions transforment les galeries en boutiques (P.L.V. spécifique).
Pour boucler la boucle, ils vendent leurs travaux au prix des produits qu’ils représentent (L’ironie ici pervertit la coutume du plus offrant). Ils replacent l’amateur (consommateur) devant le dilemme de sa capacité à acquérir et contrôlent l’étendue des consommateurs potentiels.
Ainsi tout un chacun a pu s’offrir une rose (coût : 10F) mais celui qui peut s’offrir leur « œuvre inestimable » ne s’est pas encore fait connaître (coût 120 milliards de centimes).

Le groupe DIX 10 présente en février des œuvres représentant des coffres‑forts. Bien sûr la galerie Lara Vincy sera transformée en boutique de produits de sécurité, le prix des œuvres étant calqué sur celui des produits représentés. Dans un précédent compte rendu, j’ai écrit que le génie des DIX 10 était d’avoir su intégrer à l’essence de leurs travaux le plasma dans lequel ceux‑ci prolifèrent. Le thème choisi pour cette exposition semble être un précipité de cet énoncé. Si vous allez à cette exposition, vous pourrez voir leur travail dans le lieu de sa dispersion qui est la galerie. Celle-ci étant le lieu du rituel (acquérir) implique la fixité du mythe (l’acquisition).

Que voit‑on lorsque l’on est confronté à une oeuvre des DIX 10 ? On commence inconsciemment à dénombrer quatre ensembles signifiants. Un support, une image, une légende, une marque de fabrication. Pour ce qui est des coffres‑forts, d’abord un support en verre délibérément brisé (citation du grand verre de Marcel Duchamp) qui semble tenir au mur par miracle. Puis l’image d’un coffre‑fort réalisé en blanc et noir avec un minimum de moyens. Cette image renvoie à l’idée du secret et au repos des valeurs (thésaurisations qui sont le moteur du marché) mais aussi à cette image donnée par le cinéma où le tableau sert de paravent au coffre‑fort (souvent le seul lieu où l’on voit des coffres‑forts). La légende coffre-fort qui accompagne l’idéogramme du coffre-fort est une redite pour qu’aucun doute ne soit permis tant qu’à la teneur de l’idéogramme. Le sigle 10/10 nous convint que l’œuvre sise est bien un produit garanti conforme au mode de perversion mis en place par le groupe. Pour cette exposition , “Dix 10 coffres-forts & Co » Roma Napoli et J.J. Dow Jones présentent le même thème simultanément à Paris et à New York comme les couturiers et les parfumeurs.