RETOUR PRESSE

 

GAI PIED 1992

 
François Gamler
Caddies interdits

Un six cents mètres carrés transformés par ses concepteurs en simili‑fnac aux natures mortes, le CRDC de Nantes nous propose de découvrir le nouveau travail des « DlX 10 », Roma  Napoli et Dow Jones se sont amusés, cette fois, à reconstituer une vaste librairie. Rapidement, ils ont reproduit en volume, trois mille fac‑similés à l’acrylique représentant des livres, à l’aide de cartons de récupération. Une iconographie un peu nigaude, pour quelque cinq cents titres censurés, interdits, occultés ou retirés de la vente au cours de l’histoire littéraire internationale. Le titre de l’expo: Interdit d’interdire. Un prétexte qui renvoie au slogan fédérateur, cher aux années 70. Vieux bab’s  cacochymes, les DIX 10? Même si Duchamp, Dada et Warhol planent en filigrane de leur démarche, celle‑ci n’en est pas moins moderne et joyeuse. Au plan de la forme, leur création flirte allègrement  avec le degré zéro. « La différence entre la figuration libre et nous », confiaient DIX 10 à Didier Lestrade  dans la revue Magazine, « c’est qu’un autre va prendre une toile et va peindre ce qu’il a dans la tête: une histoire, des sentiments, des personnages… Nous, on peint des objets, c’est tout. On veut montrer que l’art est devenu un produit. Jusqu’à  l’absurde! »

Dans cette optique, en 1986, ils jetaient un pavé dans la mare des délires spéculatifs, en inventant le concept gaguesque du  « premier supermarché  de l’art ». Dans une galerie transmutée en libre-service, les visiteurs étaient invités à effectuer leur shopping, poussant de vrais Caddies, sur fond de spots publicitaires promotionnels et de bande-son guimauvisante. Un vrai pastiche de supermarkett, avec rayons surchargés, promo et caissière en blouse nylon. Chaque « oeuvre » marquée DIX 10, dessinée en couleurs vives sur carton, étant vendue au prix correspondant aux produits réels: Foie de veau, fard à paupières, mousse au kiwi, cirage en tube, déo‑pschitt‑pschitt, fromage fondu pour tartines, beurre « light », dentifrice tricolore, fil à repriser, super déboucheur  pour WC… On était en pleine période de surenchère inflationniste sur l’aaaaaart qui devait conduire à la déconfiture que l’on connaît aujourd’hui. Mais par leur opération  « discount », les DIX 10  permettaient réellement à chacun de s’offrir une création et obtenaient une pleine page dans Libération, s’interrogeant s’il s’agissait « de l’art ou du cochon? »
Rares sont les artistes qui ont fait aussi fort, pour s’exclure aussi vigoureusement des chapelles et des coteries en vigueur, si ce n’est Keith Haring, à Lafayette street  en 1986…

Pour Interdit d’interdire au CRDC, Roma Napoli et Dow Jones se sont mis d’accord pour vendre au prix de 40 Fr leurs simulacres des Versets sataniques (Salman Rushdie 1989), La religieuse (Denis Diderot 1796), Le Tropique du Cancer (Henri Miller 1964), l’Anthologie de l’humour noir (André Breton 1940), J’irai cracher sur vos tombes (Boris Vian 1946), Les Anglais (André Maurois 1935), J’accuse (Emile Zola 1898), Le Deuxième Sexe (Simone De Beauvoir 1949), Les onze mille verges (Guillaume Apollinaire 1958), Le Festin nu (William Burroughs 1979), Alice au pays des merveilles (Lewis Carrol 1931), Si le grain ne meurt (André Gide 1929), Notre‑Dame des Fleurs (Jean Genet 1946), Les esprits rebelles (Kalil Gibran 1901), Le Diable (Roland Villeneuve 1963)… Bref, des titres essentiels à toute bibliothèque digne de ce nom. « Dans le contexte social actuel », s’enflamment les DIX10,  « ça nous est apparu comme quelque chose d’urgent, comme une cloche d’alarme à tirer. Le petit musée de la honte de Pasqua, c’était hier. Tu ajoutes à ça, même si ça n’a l’air de rien, les crados, l’affaire Rushdie, Mapplethorpe et maintenant le Minitel, vraiment la coupe est pleine!». Empêcheurs de tourner en rond, les DIX 10  n’ont pas perdu, de par leur discours, cette interrogation lancinante de l’art face au monde et qui est aussi sa fonction. Curieusement, ces gais lurons font preuve d’une certaine lucidité quand ils écrivent, en prologue à l’exposition: « La censure est une hydre millénaire qui, tel le caméléon, change de stratégie au gré des territoires qu’elle aborde. Jusqu’à aujourd’hui, les religions puis les idéologies en avaient le quasi‑monopole. Le triomphe du tube cathodique et la  montée en puissance du libéralisme ont installé une nouvelle censure plus subtile et moins bruyante, dont l’individu est le meilleur relais. Notre quotidien nous en offre des exemples des plus édifiants. Là où la statistique est alliée à l’économie pour gérer la société, c’est le vendeur, et au‑delà de celui‑ci, le créateur qui doit, sous peine d’échec inévitable, se conformer consciemment ou inconsciemment aux modèles imposés par la demande. Celle‑ci étant calculée par l’oligarchie des grands commis des pouvoirs politiques, économiques, scientifiques ou culturels. La cybernétique révèle peu à peu l’étendue de son territoire qui sera bientôt, semble‑t‑il, tous les territoires.

Paranoïaques, Roma  et Dow Jones? Ils poursuivent: « Mettre la censure à la question par la mise en oeuvre d’une exposition, c’est, pour nous, montrer l’étendue de sa gloutonnerie et, bien au‑delà, vivre l’expérience d’une liberté qu’il nous a fallu conquérir dans le monde des arts plastiques où le conformisme est plus que jamais de rigueur. Puristes, ils se sont adressés à « l’Index of Censor Ship », londonien et au « Pen Club » de la rue François‑Miron, deux organismes chargés de relater et de dénoncer les emprisonnements d’écrivains dans le monde, pour compléter la liste de leurs bouquins pastichés. Roma Napoli et Dow Jones ont mis dix ans à définir eux‑mêmes les règles d’un jeu qui n’appartient qu’à eux et qui donne tout le piquant à leur signature. Un avenir nous dira si le «supermarché de toutes les dérisions» et la «librairie des titres de la honte », de par leur charge iconoclaste, en 1992, répondent à leur manière, à la formule de René Daumal:   » Il faut être évident jusqu’à l’absurde.»

Interdit d’interdire.
Du 4.4 au 14.6. Espace Graslin, rue Lekain, Nantes, entrée libre.
A lire:
Images interdîtes par Yves Frémion et Bernard Joubert aux éditions Syros Alternative. Index Of Censor Ship, 39 Chibury place, London, NSIOP,
Pen Club international: (1) 42 77 37 87.