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Arthèmes 1992
Propos

INTERDIT D’INTERDIRE

 
A propos de la Censure par Roma NAPOLI et Dow JONES
DIX10

A l’occasion de l’ouverture de sa rubrique PROPOS, Art Thèmes a cru bien de livrer à votre réflexion le texte du groupe Dix 10 créé en 1982 par les peintres Roma NAPOLI et DOW JONES qui dès cette époque affirmèrent que l’oeuvre d’art était devenue un produit. Pour pousser l’évidence jusqu’à l’absurde, ils ont depuis dix ans travesti de nombreux lieux d’exposition en boutiques et ont décidé de mettre en circulation sur la marché leurs œuvres au prix des objets représentés.

Le texte proposé ici est écrit à l’occasion de celle qu’ils réalisent du 3 Avril au 4 Juin, « Interdit d’interdire », en transformant l’Espace Graslin au CRDC de Nantes en une véritable librairie de grande diffusion. Les livres, sélectionnés par Dix 10, ont tous été frappés par la censure à des époques et dans des pays différents. Les « natures mortes » figureront 500 titres censurés, présentés par section géographique. Un département spécial sera réservé aux auteurs actuellement emprisonnés. Chaque oeuvre originale sera vendue au prix du livre représenté, en l’occurrence de 40 à 300 F.

Quand Patricia SOLINI nous a invités à faire une installation à l’Espace Graslin, salle d’exposition du CRDC de Nantes, nous avons eu plusieurs projets. Celui de la librairie « INTERDIT D’INTERDIRE s’est imposé. Nous avons vite compris l’enjeu que pouvait présenter un travail sur le thème du livre, les perspectives ouvertes et les qualités plastiques que nous pouvions mettre en oeuvre. Cette installation présente trois mille oeuvres peintes sur du carton de récupération figurant des livres ayant été frappés par la censure, toutes époques confondues. Nous transformons l’Espace Graslin en grande surface du livre, en le dotant du mobilier spécifique de ce genre de magasin. Les œuvres peintes à l’acrylique sont vendues dans leurs présentoirs au prix des livres que l’on trouve dans le circuit de la grande diffusion.

« Interdit d’Interdire » fameux slogan apparu au Printemps 68, peut pour certains, aujourd’hui, sembler désuet. Nous nous sommes défiés de l’apathie ambiante et nous sommes interrogés sur les formes que la censure, officiellement évacuée, tend à revêtir dans l’Occident libéral et démocratique où le livre, sous le feu croisé de la communication de masse et des cursus hyper-spécialisés fait de moins en moins figure d’enjeu premier. La censure est une hydre millénaire qui, tel le caméléon, change de stratégie au gré des territoires qu’elle aborde. Jusqu’à aujourd’hui, les religions puis les idéologies en avaient le quasi monopole. Le triomphe du tube cathodique et la montée en puissance du libéralisme ont installé une nouvelle censure plus subtile et moins bruyante dont l’individu est le meilleur relais : notre quotidien nous en offre des exemples des plus édifiants. Là où la statistique est alliée à l’économie pour gérer la société, c’est le vendeur et, au‑delà de celui‑ci, le créateur qui doit sous peine d’échec inévitable se conformer consciemment ou inconsciemment aux modèles imposés par la demande ; celle‑ci étant calculée par l’oligarchie des grands commis des pouvoirs politiques économiques, scientifiques ou culturels. La cybernétique révèle peu à peu l’étendue de son territoire qui sera bientôt, semble t‑il, tous les territoires. Notre art, qui d’emblée s’est placé au‑delà de l’extériorité sauvage du « vrai » et du territoire policé du « dire vrai », se veut d’une absolue liberté, comme l’ont entendu Marcel Duchamp et Raymond Roussel. Aussi, il nous a paru évident que le dérèglement de tous les sens, chanté par Arthur Rimbaud, pouvait désormais être étendu selon la malice lacanienne au dérèglement de « tout le sens », pour produire une réalité inouïe sur laquelle la censure n’a plus de prise car hors de sa juridiction.
Mettre la censure à la question par la mise en œuvre d’une exposition, c’est pour nous montrer l’étendue de sa gloutonnerie et bien au‑delà, vivre l’expérience d’une liberté qu’il nous a fallu conquérir dans le monde des arts plastiques où le conformisme est plus que jamais de rigueur. Jean Dubuffet entre autre s’en inquiétait déjà dans l’immédiat après‑guerre dans son essai « Asphyxiante culture ».